ARTHUR DANGEL

"L'INCORPORATION DE FORCE (Août 1942) : La mémoire d'un drame"

d'un travail préparé par son petit-fils


Thiébault Dangel


May 1977


 
La misère...

 
Brigades de bûcherons en forêt de Rada

 
Un baraquement du camp 188.

 

 
Le Général Petit et le Général Pétrov inspectent une dernière fois les prisonniers avant leur départ.


 
Sortie du camp le 7 juillet 1944.

 
 

ARTHUR DANGEL



Il a 25 ans quand il reçoit à son domicile de Bendorf, un paisible village du Jura alsacien, l'ordre de mobilisation de la Wehrmacht, le maudit “Einberufungsbefehl”, tant redouté par les jeunes Alsaciens-Lorrains susceptibles d'être concernés par l'incorporation de force dans l'armée du Reich (ordonnance du 25 août 42), Arthur Dangel n'a plus qu'une idée en tête : s'évader en Suisse. Mais ayant eu connaissance de son projet, la Gestapo l'arrête le 13 février 43 à Ferrette au volant de son bus. Comme beaucoup de jeunes de sa classe, il ne reverra son Alsace natale qu'en mai 45. Du front russe au Moyen-Orient en passant par le camp de Tambow, Arthur Dangel aura connu les épreuves et les déchirures des Malgré-Nous pris dans l'engrenage d'une guerre qu'ils n'ont pas voulue.

En revenant de Mulhouse au volant de son bus qui assure la liaison Winkel-Mulhouse et retour ce mercredi 13 février 43 Arthur Dangel, cadet d'une famille de 4 enfants et fils de minotier de Bendorf, réfléchit à la manière dont il va s'y prendre pour passer clandestinement la frontière suisse, distante d'à peine 3 km du village. Il fait part de ses projets à ses proches. Sa parfaite connaissance des lieux l'incite à se montrer confiant quant à ses chances de succès. Mais arrivé à la gare routière de Ferrette, il a la douloureuse surprise de voir monter dans le bus deux hommes de la Gestapo qui le somment de les suivre. A. Dangel doit se rendre à l'évidence : son plan a été éventé.

L'étau nazi se referme sur l'insoumis.

Après un premier interrogatoire musclé à Ferrette, A. Dangel est conduit à Mulhouse où il passe sa première nuit en prison. Le lendemain, enfermés dans des wagons cellulaires, A. Dangel et ses camarades d'infortunes sont transférés au camp de Schirmek. Selon une chronologie implacable. 7 à 8 semaines de travail dans les carrières ainsi que des privations quotidiennes, suffisent pour étouffer toute velléité de résistance. La remise au pas effectuée, les nazis pensent qu'A. Dangel et ses camarades qui avaient osé défier le Reich étaient désormais “aptes” à intégrer la Wehrmacht. Un train les emmène à Prague où ils passent le Conseil de Révision avant de rejoindre la Crimée où les attend la discipline sévère d'un régiment d'infanterie spécialement conçu pour les cas “difficiles”. Mais A. Dangel n'est pas de ceux qui abdiquent facilement. Réfractaire à l'idéologie fasciste et à sa propagande, le malgré-nous n'a qu'un seul désir : rejoindre les rangs russes dès que l'opportunité se présente.

Et justement l'occasion se présente le 10 septembre 1943, lors d'une attaque de l'artillerie en direction des lignes russes. A. Dangel accompagné alors de 6 autres camarades en profitent pour passer dans le camp des libérateurs. A l'humiliation de l'incorporation de force, succède l'espoir de retrouver une dignité perdue.

Mais l'espoir s'effondre vite. A son arrivée dans le camp russe, il lui est impossible, malgré toute la sincérité qu'il met dans ses propos de convaincre l'officier soviétique qu'il est de nationalité française. Pour l'Armée Rouge Arthur Dangel et ses camarades ne sont que de simples déserteurs de l'armée allemande. Ainsi débute pour lui un second calvaire qui sera marqué par un long et difficile internement au tristement célèbre camp de Tambow, où près de 10 000 Alsaciens-Lorrains trouveront la mort.

La première étape de ce chemin de croix s'arrête à Scharkov après plus de 10 jours de marche. Ce camp, conçu pour les prisonniers de guerre se caractérise par des conditions d'hygiène extrêmement précaires mais également par son brassage de peuples et d'ethnies (Italiens, Polonais, allemands...). Arthur Dangel, exténué par le fait d'un travail quotidien ne trouve même plus la force d'éprouver du ressentiment à l'égard des russes ou bien même de sa patrie : il subit sa détention et écoute d'une oreille la propagande russe.

Et après trois semaines d'internement, les autorités russes se livrent à un premier écrémage en vue d'un transfert au camp de Tambow, dont aucun prisonnier n'a pour l'instant entendu parler. Ce premier triage accompli, sont rassemblés et comptabilisés l'ensemble des prisonniers. Le départ d'une longue marche à travers une Russie hostile et monotone est alors donné.

15 jours de marche sont nécessaires au convoi de prisonniers pour rejoindre le camp de Tambow, situé à 450 kilomètres de Moscou. A l'arrivée, les prisonniers alsaciens sont triés et amenés au camp 188.

Aux premières lueurs du jour, Arthur se dirige vers la lucarne du cabanon et découvre l'environnement de ce camp. Composé d'une centaine de baraquements reliés entre eux par des chemins de sable, il est entouré par d'imposantes enceintes équipées de miradors. A la vue de cet impressionnant dispositif, il est contraint de se faire une raison : une évasion serait une action suicidaire.

En ce qui concerne son baraquement en bois, composé de quatre rangées d'estrades à double niveau, d'une table et d'un fourneau en brique, il se caractérise par sa vétusté et son inconfort.

La première rencontre avec l'administration du camp à lieu lors du “proverka”, c'est-à-dire du rassemblement et du comptage des prisonniers. Exposé pendant plusieurs heures au froid mordant de la Russie, Arthur sent ses forces le quitter. Mais il résiste et entonne le “Chant du départ”. Après le passage du commandant et le traditionnel “zdrawstwyi tovaritch kommandant”, il réintègre sa cabane, paralysé par le froid et la faim.

Le jour de son entrée au camp, il se voit attribuer une tâche comme chacun d'ailleurs avec la condition suprême “Quiconque ne remplit la norme de travail en URSS, ne mange pas”. Arthur découvre son nouveau job, consistant à scier du bois dans la forêt de Rada. Les jambes gonflées d'eau, il décide de s'arrêter un instant. Mais le gardien mongol ne l'entend pas ainsi et lui fait comprendre à coups d'injures que le travail n'attend pas.

Bientôt, un autre fléau s'abat sur le camp et provoque la mise en quarantaine d'Arthur. Les réserves d'eau étant insuffisantes, les autorités russes décident de s'approvisionner dans une mare voisine. Mais cette eau infestée de bactéries ne tarde pas à engendrer une épidémie de dysenterie amibienne. Arthur est amené à l'hôpital du camp afin d'y être soigné.

Bénéficiant de denrées envoyées par les Américains, il se rétablit doucement à l'aide de grandes cuillerées d'huile de tournesol. La recette fait miracle, et Arthur est autorisé à rejoindre son cabanon.

Au début du mois de mai, après neuf mois d'internement, des rumeurs commencent à circuler quant à un éventuel départ du camp. Aux questions des prisonniers sur la date, ces derniers se voient répondre sans cesse : “savtra”, c'est-a-dire “demain”. Mais, trois jours plus tard, Arthur exulte lorsque lors d'un proverka est annoncé le départ officiel des Alsaciens. Il retrouve peu à peu un moral et des forces.

Tout le mois de juin est consacré aux visites médicales et aux divers préparatifs afin d'arrêter la liste des 1 500 Alsaciens susceptibles d'être rapatriés sur Alger. La sélection est basée sur des critères bien précis, qui sont l'ancienneté et la condition physique, Arthur semble répondre à ces différents critères mais ne se réjouit pas pour autant.

Le 4 juillet 1944, Arthur endosse enfin l'uniforme soviétique : le calvaire prend fin ! Le 5 juillet donne lieu à une immense fête en l'honneur de la délégation française, menée par le général Petit et le capitaine alsacien Neurohr, venue visiter le camp. A l'occasion, l'eau courante avait été installée ainsi que des plates-bandes fleuries entourant les baraquements.

Le 8 juillet, toute cette mascarade destinée à faire la promotion du régime, s'acheve. La journée du 9 juillet commence tôt pour les 1 500 Alsaciens, impatients de quitter ce lieu maudit. Après des heures passées au triage et à l'appel alphabétique, le convoi, divisé en quatre sections se met en branle au coucher du soleil. C'est avec une pensée émue pour les prisonniers restants qu'Arthur passe le portail du camp, orné pour l'occasion d'une étoile rouge.

Se présentant à hauteur de la gare de Rada, les prisonniers embarquent dans un train de marchandises aménagé par certains prisonniers.

Vers 22 heures, le convoi s'ébranle enfin et part en direction du sud.

Le convoi passe successivement à Voronesh-Rostov pour longer la chaîne du Caucase et la mer Caspienne, à partir de Machatschkala, jusqu'a Bakou, pour atteindre la frontière iranienne le 14 juillet 1944.

A Djoulfa, dernière étape avant la sortie du territoire russe, le commissaire Ollari harangue une dernière fois les soldats en leur conseillant de ne revenir en Russie qu'en qualité d'ami. Le train continue ensuite jusqu'à Sofian, terminus du périple à travers la Russie.

Les 1 500 hommes sont alors conduits par les russes en direction de Téhéran, dans un camp anglais. Le changement de régime met à dure épreuve Arthur, qui habitué à une nourriture pauvre et rare, ingurgite tous les mets qui lui sont proposés. Les conséquences ne se font pas attendre : indigestion et vomissements se succèdent. Autre contraste : le climat. Habitué au climat froid de la Russie, il supporte mal la température étouffante de l'Iran. A noter qu'il change pour la troisième fois d'uniforme en endossant celui de l'armée anglaise.

Mais à part ces quelques désagréments, la vie reprend ses droits : la preuve en est la liberté retrouvée du culte religieux.

Le 27 juillet, le convoi part de nuit pour éviter la chaleur insupportable de la journée. Après avoir fait étape à Takesstan, Kermansha et Bagdad, il travers la Mésopotamie et le désert de Syrie pour atteindre le port d'Haïfa en Palestine. Emerveillé par la beauté de la ville en totale harmonie avec l'océan, Arthur et ses compagnons sont accueillis dans le camp britannique 209, situé à 12 km de Haïfa. Cherchant à se protéger de la chaleur suffocante, il trouve refuge dans les tentes pyramidales dressées sous les cèdres. Mais Arthur se sent frustré de ne pouvoir visiter la Terre Sainte en raison de son crâne rasé, d'autant plus qu'il vient de toucher sa première solde de 250 mils.

Le 8 août 1944, une délégation de l'association l'Alsace-Lorraine Libre visite le camp afin de s'informer sur les conditions de leur incorporation dans l'armée allemande et sur les circonstances de leur internement en Russie. A la vue de leur aspect squelettique, ils se rendent compte des privations endurées pendant de longs mois. Cette rencontre très cordiale se finit par un goûter composé de spécialités alsaciennes auxquelles les 1 485 “Malgré-Nous” font honneur.

Le 17 août, des camions GMC transportent Arthur et ses compagnons au port d'Haïfa. Ils embarquent alors dans un bateau, le Ruys, entassés dans des cales surchauffées.

Le lendemain, autorisé à monter sur le pont, Arthur constate que le bateau navigue déjà en haute mer en direction du sud. Soudain, la sirène du bateau retentit en vue d'un exercice de sauvetage. Les hommes sont alors informés de la destination : ils se rendent à Port-Saïd où un convoi les attend à destination de Taranto, en Italie.

A la sortie du canal de Suez, le Ruys est rejoint par une série d'escorteurs, la mer étant encore infestée de sous-marins allemands.

Le 21 août, l'alerte est donnée à bord du bateau à la suite du repérage d'un submersible ennemi. Ce dernier émerge presque simultanément et deux hommes agitent un drapeau blanc. Le sous-marin se rendait en Egypte avec l'accord des alliés : la tension retombe à bord du navire.

Le 23 août, le bateau arrive dans le port de Taranto. Aussitôt débarqués, les hommes sont consignés dans une caserne afin d'éviter tout contact avec la population. De nombreuses eschauffourées avaient déjà eu lieu entre les italiens et les soldats français.

En soirée du 27 août, ils embarquent à bord du bateau “Ville d'Oran”, longent les côtes italiennes puis du Maghreb et se présentent le 29 août, en début d'après-midi, dans le port d'Alger.

En accostant, Arthur constate avec étonnement qu'une immense foule en liesse est massée dans le port. Il s'avère que le Comité de la France Libre et la Croix Rouge sont à l'origine de cet accueil. Questionnés par la presse sur les conditions de détention, les anciens détenus ne se risquent pas à fustiger les russes, pensant à leurs camarades restés à Tambow. Ce qui leur vaut la suspicion d'alimenter la propagande stalinienne.

Conduits dans une vieille caserne en banlieue d'Alger, ils endossent alors l'uniforme français, le quatrième depuis le début du conflit. Ayant retenus la dure discipline des camps nazis, ils ne mettent pas longtemps à s'habituer au maniement des armes françaises et aux longs défilés.

Le 14 septembre, ne voyant pas de réelles améliorations de santé, les généraux décident d'accélérer la remise en forme. Pour se faire, ils envoient les hommes à Ténès, dans des bâtiments jouxtant la mer.

Au courant du mois de septembre, des représentants de l'armée française sont délégués à Ténès, afin d'incorporer les alsaciens selon leur propre volonté. Arthur, après mûre réflexion, s'engage dans la 675ème Compagnie lourde de préparation automobile et de transport.

Le 6 octobre, la Compagnie est conduite par camions dans un camp en banlieue d'Alger afin d'y prendre contact avec le matériel américain : tous les hommes sont alors dotés d'armes, suivant leur affectation, et d'un havresac comprenant, bien sûr, tout l'équipement américain.

Neuf jours d'instruction passent jusqu'à la nouvelle du retour en France. Au matin du départ pour Marseille, les passagers du “Joseph Dickmann” supportent mal de roulis occasionné par une mer forte. Arthur, quant à lui semble épargné par le mal de mer et observe les escorteurs tour à tour apparaître et disparaître dans les vagues.

Pas fâchés de retrouver la terre ferme, les hommes rejoignent de nuit un nouveau cantonnement situé dans les hauteurs de Marseille.

La campagne d'Allemagne débute réellement pour Arthur lors de son arrivée à la base de Dijon. Il a pour tâche d'assurer une liaison entre Dijon et Trêves, afin notamment d'y transporter du ravitaillement et du matériel militaire.

Sa campagne d'Allemagne se termine le 8 mai 1945, date de la reddition sans condition de l'Allemagne. C'est pour lui la fin d'un long périple qui l'a mené à travers toute l'Europe et la Méditerranée.

Son arrivée à Bendorf provoque le soulagement de ses parents à qui l'on avait clairement signifié que leur fils pouvait aussi bien être vivant que mort...

 
François et Arthur Dangel

 
Arthur et Jim Dangel


 


Voici les différentes décorations qu'il a obtenu suite au drame de la guerre de 1939-1945 :

- Médaille des évadé (1971)
- Médaille du Combattant Volontaire
- Médaille Militaire (1977)
- Croix de Guerre avec Palme
- Chevalier de la Légion d'Honneur (1984)



James R. Dangel
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